Italo Kabbaliste : le Vicomte pourfendu (1/2)

(Première moitié).

La Trilogie héraldique : nos ancêtres, d’Italo Calvino est une merveille de drôlerie et de poésie et, après bien des péripéties, a enfin été republiée en français. Ce que l’on sait moins, c’est que cette œuvre est ancrée dans une vision tout à fait biblique du monde et plus particulièrement dans une méditation qui puise dans l’imagerie de la kabbale, la source vive de tout le judaïsme.

Le procédé général est le suivant : Calvino prend une dyade fondamentale, un couple de notions qui existent de façon opposées et complémentaires, et les fait exister séparément. Le but ? Mieux les observer en voyant comment elles se comportent lorsqu’elles existent déconnectées l’une de l’autre, afin de mieux les apprécier et les célébrer lorsqu’elles sont à nouveau ensemble.

Dans le Vicomte pourfendu, c’est ainsi le penchant vers le bien et le penchant vers le mal qui sont séparés à l’occasion d’une canonnade, et qui poursuivent leur chemin chacun de leur côté.

Dans le Baron perché, c’est le ciel et la terre qui se retrouvent soudain éloignés l’un de l’autre, lorsque le héros du roman décide de vivre en haut des arbres et de ne plus jamais en redescendre.

Et dans le Chevalier inexistant, c’est le corps et l’âme qui existent soudain l’un à côté de l’autre, provoquant au passage des questionnements existentiels irrésistibles.

Trois expériences littéraires, pour trois expériences philosophiques qui sont en réalité trois expériences métaphysiques.

Commençons par le début et tournons la première page du Vicomte pourfendu : « on faisait la guerre aux Turcs ».

Le vicomte Médard de Terralba chevauche la campagne en compagnie de son écuyer. Il va rejoindre l’Empereur afin de combattre les Turcs en Bohême, qui poussent un peu trop en terres chrétiennes.

Le narrateur pose d’emblée le thème principal du récit : « Mon oncle était alors dans sa première jeunesse, âge où les sentiments n’ont qu’un élan confus dans lequel le bien et le mal ne sont point encore distincts, âge où l’amour de la vie rend chaude et trépidante toute expérience nouvelle, même inhumaine et macabre. »

« Age dans lequel le bien et le mal ne sont point encore distinct » : voilà un enseignement directement tiré des lectures les plus profondes des chapitres deux et trois de la Genèse.

La lecture classique, un peu rapide, de cette histoire considère que le fruit que mangèrent Adam et Ève était le fruit qui contenait le mal. C’est à dire qu’avant de le consommer, ils étaient complètement bons et qu’après avoir mangé, le mal était rentré en eux. Ou pour le dire d’une autre manière : ils ne connaissaient que le bien, et en mangeant du fruit, ils firent l’apprentissage du mal.

Les kabbalistes ont une lecture plus précise, qui explique mieux les particularités du texte dans sa version hébraïque. Le fruit, nous dit-on, est le fruit non pas du bien et du mal (avec un article déterminé) mais le fruit bien-mal (Genèse 2, 17). Autrement dit, le fruit contenait les deux, et après ingestion, tout le problème pour l’homme était de distinguer l’un de l’autre : ils étaient maintenant mélangés dans leur conscience. Dans cette perspective, ce n’est pas que l’être humain venait de découvrir le mal, mais qu’il n’arrivait plus à distinguer clairement l’un de l’autre : perspective métaphysique complètement différente.

Mais alors se pose aussitôt une question : pourquoi Dieu dit-il qu’il était possible de manger « de tous les fruits du jardin » ? En réalité le problème était, selon l’image des kabbalistes, que le fruit n’était pas mûr. Le processus de séparation du bien et du mal, du fruit de l’écorce, n’était pas achevé, d’où le danger. Il aurait fallu attendre que le fruit ne soit mûr pour que les choses soient clairement séparées. La condition métaphysique de l’homme eût été bien différente si seulement il avait eu un peu de patience !

Et c’est cette lecture que retient Calvino : Médard de Terralba était à cet « âge dans lequel le bien et le mal ne sont point encore distinct ». Le fruit dans son cœur n’était pas mûr. Cela sera l’occasion idéale pour une expérience littéraire.

Lorsque l’histoire commence, Médard chevauche donc à travers les champs remplis de cadavres, dévorés par les cigognes, et arrive finalement devant l’Empereur, qui, la bouche pleine d’épingles, est en train d’étudier les cartes des futures batailles. On le présente : arrivé de Gêne, issu d’une plus nobles familles du pays. L’Empereur le nomme aussitôt lieutenant.

Ce soir-là, dans sa tente, Médard de Terralba a du mal à s’endormir. Il regarde le ciel de Bohême et pense au futur. Le narrateur note :

« Pour lui les choses étaient encore intactes, indiscutables et lui-même était tel. » Naïveté de la conscience, qui va l’exposer à l’aventure qui suit.

Le lendemain, à dix heures pétantes, la bataille commence. Médard de Terralba découvre les Turcs. Il se bat du mieux qu’il peut et, emporté par sa fougue et son inexpérience, décide d’attaquer un canon, non pas de côté ou par la culasse, mais par le devant. Le Turc tire : le vicomte est aussitôt canonisé.

Plus tard, deux charrettes arrivent sur le champ de bataille. L’une pour ramasser les morts, l’autre pour les blessés. Ce qu’il reste de Médard est mis dans la carriole des blessés. Il est amené à la tente des chirurgiens qui, en levant le drap, découvrent un cas magnifique. Toute une partie du corps a été emportée. Il ne reste qu’une moitié, la droite, et celle-ci est parfaitement intacte. Ils le rafistolent ; il survit. « La forte fibre des Terralba avait tenu. Il était maintenant vivant et pourfendu ».

Un soir d’octobre, Médard rentre au château. Il arrive sur une couche, enveloppé d’un long manteau qui dissimule son côté gauche.

Tout le monde vient le voir arriver. On sait qu’il a été blessé par les Turcs, mais de quelle manière ?

Medard se lève péniblement à l’aide de sa béquille, et voilà que, dans un coup de vent, son manteau se plaque contre lui et révèle , de façon indirecte qu’il n’est plus que la moitié de lui-même. Sa nourrice est désespérée. Médard entre dans le château sans même prendre la peine d’aller saluer son père.

Ce dernier est un étrange personnage.

«Il ne manquait que le père de Médard, le vieux vicomte Aiulfe, mon grand-père, lequel, depuis longtemps, ne descendait même plus dans la cour. Las des soucis mondains, il avait renoncé aux prérogatives de son titre en faveur de son unique enfant mâle, avant le départ de celui-ci pour la guerre. Sa passion pour les oiseaux qu’il élevait à l’intérieur du château dans une grande volière, était devenue de plus en plus exclusive : le vieillard avait fait porter son lit à l’intérieur de la volière, s’y était enfermé et ne sortait de là ni de jour ni de nuit. On lui tendait son repas à travers les barreaux de la volière, en même temps que la pâtée des oiseaux : Aiulphe partageait tout avec eux.»

Le père envoie un petit oiseau qu’il a dressé en direction de la tour où s’est réfugié Médard. Celui-ci renvoie l’oiseau. Son côté gauche a été brisé. Aiufle se met au lit en pleurant ; le lendemain, il n’est plus.

Étrange image que cette cage aux oiseaux. Dans le chapitre un, une image similaire avait été utilisée : sur le champ de bataille, les oiseaux se mêlaient aux cadavres tant et si bien qu’on ne pouvait pas distinguer les uns des autres.

A nouveau la source de cette image est dans la mystique juive. C’est l’image d’un lieu spécifique, qui s’appelle le « corps », ainsi que le « trésor » ou le « colombier », le lieu où se trouvent toutes les âmes des générations à venir avant qu’elles ne naissent sur terre. On y trouve par exemple une allusion dans Yevamot 62a : « Le fils de David ne viendra pas avant que toutes les âmes n’aient quitté le corps».

A cela il faut ajouter que l’image du renvoi de l’oiseau est également une scène biblique. On la trouve au Deutéronome, 22, 6 et7 :

« Si tu rencontres en ton chemin un nid d’oiseaux sur quelque arbre ou à terre, de jeunes oiseaux ou des œufs sur lesquels soit posée la mère, tu ne prendras pas la mère avec sa couvée : tu es tenu de laisser envoler la mère, sauf à t’emparer des petits; de la sorte, tu seras heureux et tu verras se prolonger tes jours. »

Quel est le sens de cette parabole rêvée par Calvino ? L’interprétation est ouverte. Peut-être faut-il voir une image de la crise métaphysique occidentale ? Le père envoie un message au fils : celui-ci le renvoie brisé, et brise ainsi sans le savoir, le père. Et ses jours ne sont pas prolongés.


« Après la mort de son père, Médard commença de sortir du château ». Et il sème le chaos dans la campagne. L’un semble être la cause de l’autre. Après tout, comme l’écrit Dostoïevsky : « comment sera l’homme après cela ? Sans Dieu et la vie future ? Cela signifie que désormais tout est permis, on peut faire ce que l’on veut? » (Les Frères Karamazov, Livre VI, chapitre 3)

Et les habitants prennent peu à peu conscience de l’horreur. Le premier indice est un étrange arbre fruitier : « ils passèrent sous un poirier qu’ils avaient vu, la vieille, couvert de fruits tardifs encore verts ».

Cette fois l’allusion est on ne peut plus claire : le problème est bien que les fruits n’étaient pas mûrs. Quand au poirier plus spécifiquement, c’est bien sûr une allusion au pommier que la tradition occidentale considéré être l’arbre de la connaissance du bien et du mal. (On dit souvent que c’est pour une erreur de traduction, mais c’est un raccourci). C’est également une allusion aux Confessions de Saint Augustin, qui avouait avoir volé des poires dans sa jeunesse, image reprise par la suite par Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions à lui.

Toujours est-il que dans la campagne génoise, les poires sont toutes coupées en deux. Puis on trouve une demi grenouille, un demi melon et plein de demi-champignons. Des comestibles et des vénéneux. Enfin, on découvre Médard, penché sur un étang : il contemple sa figure, et voilà que les demi champignons flottent autour de lui. Tous ? Non, seulement les comestibles. Et les vénéneux ? Les vénéneux, ils les a donné au narrateur, qui se promenait non loin de là. Entendant l’histoire, la nourrice conclut : « C’est la mauvaise moitié de Médard qui est revenue ».

A ce stade, il nous faut décrire un peu plus longuement quelle est cette idée, si, comme nous le pensons, elle provient de la tradition hébraïque.

La question de la nature humaine est une des quatre ou cinq questions essentielles qui détermine toutes les philosophies et toutes les conceptions de vie possible. Elle cherche à savoir ce qui est immuable et intemporel en l’homme. Si on prenait Socrate et qu’on lui faisait rencontrer Jean-Paul Sartre, qu’auraient-ils en commun ?

Il existe cinq opinions sur cette nature humaine prise dans sa dimension morale.

1. L’être humain est fondamentalement bon. Il voudrait spontanément le bien et le mal naît d’un facteur extérieur. C’est par exemple l’opinion de Jean-Jacques Rousseau telle qu’il la présente dans l’Emile : « Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même ; mais, qu’il voie comment la société déprave et pervertit les hommes ; qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices ».

2. L’être humain est fondamentalement mauvais. Il a donc besoin d’une aide extérieure pour surmonter sa nature. C’est par exemple l’opinion de Xun Zi, qui écrit de façon très directe : « la nature humaine est mauvaise, chez les humains tout bien est acquis par un effort conscient » (XunZi, chapitre XXIII).

3. L’être humain n’est ni bon ni mauvais. Il est moralement neutre. Le débat sur le bien et le mal devient quelque chose qui lui est extérieur.

4. L’être humain est bon et mauvais : il a les deux potentiels en lui, c’est lui qui se détermine par ses actions. C’était par exemple la perspective d’un penseur comme Alexandre Soljénitsyne qui écrivait : « Peu à peu, j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. » (Archipel du Goulag, tome 2).

5. Variante du précédent : l’être humain est bon et mauvais, mais dans des proportions différentes. C’est l’optique de la tradition hébraïque. Pour celle-ci, l’être humain est fait avec deux penchants : un penchant vers le bien et un penchant vers le mal, un peu comme le gentil Milou et le méchant Milou dans Tintin au Tibet. Mais le penchant vers le mal est légèrement plus fort. Celui-ci est comparé à un poison, qui nécessite donc un remède. Ce remède, il le trouve dans la Torah, et c’est par un effort spécial sur lui-même qu’il peut surmonter ce penchant. C’est ce que Dieu dit à Caïn : «Si tu t’améliores, tu pourras te relever, sinon le péché est tapi à ta porte ; il aspire à t’atteindre, mais toi, sache le dominer ! »  (Genèse IV, 7).

Dans le Vicomte pourfendu, les deux penchants se retrouvent séparés et sont lâchés dans la campagne.


Le diagnostic sitôt posé par les habitants sur l’identité de Médard de Terralba, le côté droit de celui-ci (le mauvais) officie en tant que juge pour une histoire de brigandage sur ses terres : il fait pendre tout le monde, vingt personnes, et ajoute dix chats en même temps.

Un autre jour, il croise le docteur, un vieil anglais excentrique qui a accompagné le capitaine Cook dans ses voyages et qui s’est mis en tête d’étudier les feux follets. La moitié droite de Médard est très intéressée :

«Comme ça avant, vous avez droit à toutes les facilités, lui dit-il. Il est fâcheux que ce cimetière, abandonné comme il est, ne soit pas un bon terrain pour les feux follets. mais je vous promets que dès demain je m’efforcerai de vous aider de tout mon possible.»

Et fidèle à sa promesse, il fait exécuter une dizaine de paysans qui n’avaient soit disant pas suffisamment payé d’impôts.

Le passage demande une lecture précise. La moitié de Médard n’est pas entièrement mauvaise comme on pourrait s’y attendre : après tout, il veut aider le docteur dans ses expériences scientifiques. Mais aussitôt, l’action qu’il entreprend est maléfique. On pense aussitôt à une inversion de la façon dont Méphistophélès se présente à Faust : « je suis une partie de cette force qui constamment veut le mal et constamment fait le bien » (Goethe, Faust I, tableau du cabinet d’étude).

Pourquoi le penchant vers le mal viserait-il tout de même le bien ? Parce que, comme nous l’avons supposé à la base, cette histoire s’inscrit dans une optique monothéiste. Qu’est-ce à dire ? Le dualisme métaphysique, tel qu’il existait par exemple chez les manichéens, consiste à penser le bien et le mal comme étant radicalement antagonistes et séparés. Mais le monothéisme est un monisme strict : tout est créé par Dieu, y compris le bien, y compris le mal. Voir par exemple le verset 47,5 d’Isaïe : « Je forme la lumière et crée les ténèbres, J’établis la paix et suis l’auteur du mal: Moi l’Eternel, Je fais tout cela ». En montrant un vicomte dont les intentions et les actes sont incohérents, Calvino s’inscrit clairement dans ce paysage.

Médard se prend ensuite de passions pour les incendies. Il met le feu aux maisons de paysans qui ont osé lui résister, puis au village des lépreux, qui osent vivre une vie différente, et même au château. La nourrice est gravement brûlée et met longtemps à s’en remettre.

Lorsque Médard l’interroge sur la nature de cette blessure elle lui répond : « la trace de tes péchés mon fils ». Et elle ajoute : « une maladie qui n’est rien […] à côté du mal qui t’attend en enfer si tu ne te repens pas ».

Mais c’est peine perdue. Inviter le penchant vers le mal à se repentir est absurde. D’ailleurs, Médard l’envoie immédiatement dans la colonie des lépreux.

Arrive à ce moment du récit un passage décrivant l’un des nouveaux centre d’intérêt du narrateur : une colonie de huguenots français qui a trouvé refuge dans la région appelée Val des Joncs.

A première vue, ils ressemblent à des calvinistes très austères. « Grande famille, pleine de neveux et de brus », ils cultivent la terre « en costume du dimanche, noirs et boutonnés », les femmes portaient « un bonnet blanc », « les hommes avaient de longues barbes ». Ils ont des prénoms bibliques : Ezéchiel, Tobie, Rachel, Esau, Jonas, Aaron.

Pour un peu ils ressembleraient presque à des Juifs orthodoxes. D’ailleurs certains détails en rappellent les coutumes : « ils s’abstenaient de nommer Dieu », ils suivent des commandements très précis, et lorsqu’ils chantent, c’est uniquement la mélodie.

Mais il ne faudrait pas pousser l’interprétation trop loin : ces huguenots ressemblent à des Juifs, mais de la même manière que les Amish ou les Mennonites ressemblent à des Hassidim.

Pourtant, à seconde vue, il y a un détail étonnant, une sorte de clin d’œil que fait l’auteur qui semble nous dire : ce sont des protestants, mais utilisons cette ressemblance pour établir une petite intertextualité.

Le détail en question est vestimentaire. Le vieil Ezechiel porte un chapeau, et ce chapeau « est en forme d’entonnoir ». Quel genre de chapeau est-ce là ? Qui a déjà vu des chapeaux en forme d’entonnoir, c’est à dire large à la base et étroit tout en haut ? Les Juifs justement. Ce chapeau-là s’appelait en latin le pileus cornutus, et devait être porté par les Juifs d’Europe, en signe distinctif, à partir du concile de Latran (1215). Pour savoir précisément à quoi ils ressemblaient, il suffit d’aller voir la façade de Notre Dame. Toutes les statues représentant le peuple en portent. Pourquoi ? Parce qu’elles représentent des scènes bibliques, donc des Juifs, et que les sculpteurs de l’époque savaient que le vêtement juif, c’était précisément ce chapeau.

La suite de l’histoire montre que ce sont bien des huguenots, et qu’ils sont à interpréter de cette façon par rapport au reste du récit, mais ces petits éléments constituent une série de clin d’œil laissé par l’auteur pour nous rappeler quelle est la clé de lecture générale. Le nom de l’endroit où ils vivent participent d’ailleurs à cette allusion : le val des joncs rappelle la mer des joncs, l’étendue d’eau traversée par Moise et les enfants d’Israël au sortir d’Egypte (traduit généralement par « mer rouge », probablement un peu rapidement).


Le thème du mauvais qui n’arrive pas à être totalement mauvais est renforcé par l’un des enfants huguenots. Le narrateur fait la connaissance d’Esau, un enfant de son âge qui, dans une révolte toute freudienne, prend le contre-pied total de ses parents : « maintenant, je veux commette tous les péchés qui existent », si ce n’est tuer. Il s’applique, mais n’arrive pas masquer son bon fond. Lorsque le narrateur perd continuellement aux dés, Esau lui confie : « ne te décourage pas, je triche tu sais ! »

De son côté, le mauvais côté de Médard va connaître une nouvelle aventure : il décide de tomber amoureux. Il jette son choix sur Paméla, une bergère qui guide un troupeau de chèvres. Il la courtise, elle refuse. Il insiste, elle met des conditions. Il les repousse, elle s’entête. Mais il a une révélation à lui faire, qui explique pourquoi il veut connaître l’amour avec elle :


«Si jamais tu deviens la moitié de toi-même et je te le souhaite, enfant, tu comprendras des choses qui dépassent l’intelligence courante des cerveaux entiers. Tu auras perdu la moitié de toi et du monde, mais ton autre moitié sera mille fois plus profonde et plus précieuse. Et toi aussi, tu voudras que tout soit pourfendu et déchiqueté à ton image parce que la beauté, la sagesse et la justice n’existent que dans ce qui est mis en pièces.»

« Paméla, nous n’avons aucun autre langage pour nous parler, en dehors de celui-là. Toute rencontre de deux êtres dans le monde les fait se déchirer. Viens avec moi ; je connais ce mal et tu seras plus en sécurité qu’avec n’importe qui d’autre. »

A nouveau, thème biblique du début de la Genèse. L’occident connaît généralement la version suivante : Dieu créé un homme, Adam, puis prélève une de ses côtes et en fait une femme, Eve. Le texte permet cette lecture, mais ce n’est pas la lecture juive classique.

Et à nouveau, une lecture attentive permet de voir que le texte est plus subtil. D’une part, le mot Adam n’est pas toujours utilisé de la même façon : parfois il est précédé de l’article défini, ce qui en fait un nom commun, parfois il n’est pas précédé de cet article, ce qui en fait un nom propre. Autrement dit : parfois « l’adam » parfois « Adam ».

Deuxièmement, le commentaire de Rachi est très clair au sujet du mot « tsela » que l’on traduit souvent en français par « côte » (et qui est effectivement l’une de ses significations). Rachi note : «De ses côtés (mitsalotav) : un de ses côtés, comme dans : « de même, pour le second côté (tséla) du tabernacle » (Exode 26, 20). » (Commentaire de Rachi sur Genèse 2, 21).

En tenant compte de ces deux paramètres, le verset 21 du chapitre 2 se lit : « L’Eternel-Dieu fit peser une torpeur sur l’adam, qui s’endormit ; il prit un de ses côtés et forma un tissu de chair à sa place ».

L’histoire complète est la suivante : Dieu créé un adam (un être humain) androgyne. Celui-ci comporte deux côtés : un côté mâle et un côté femelle. Pour des raisons que nous n’allons pas expliquer ici, il décide de séparer ce premier prototype en deux, et prélève donc l’un des côtés pour en faire une partie séparée. La partie mâle s’appellera Adam, la partie femelle s’appellera Eve. Mais les deux conserveront le souvenir d’avoir été un, et auront toute leur vie le désir de retrouver cette unité.

C’est ce à quoi fait allusion Médard : « toute rencontre de deux êtres dans le monde les fait se déchirer ». Pourquoi ? Parce qu’ils croyaient chacun être un et voilà qu’ils découvrent soudainement qu’en réalité ils n’étaient chacun qu’un demi. Déchirement ! Mais déchirement préalable à la reconstruction de l’unité, une unité qui se fera dans le couple.

Le côté droit de Médard veut donc un bien, mais celui-ci prend aussitôt un tour atroce. Il offre à Paméla des animaux déchirés en deux.

Après la problématique de l’amour, l’anatomie du penchant vers le mal continue à travers le thème de la religion.

Chez les huguenots, Médard s’imagine à la tête de de la petite congrégation.

«Ezéchiel, je veux me convertir à votre religion.[…] Je suis entouré de gens peu sûrs […] Je voudrais me défaire de tous et faire venir au château les huguenots. Vous serez mon ministre, maître Ezéchiel. Je déclarerai Terralba territoire huguenot et je ferai la guerre aux princes catholiques. C’est vous qui commanderez cette guerre, vous et les vôtres. Nous sommes d’accord maître Ezéchiel ?».

Mais Ezéchiel lui tient tête. Et il est le seul qui ose vraiment affronter le vicomte. Medard le menace, mais il ne plie pas.

On peut voir un thème similaire dans le début de l’Exode, dans lequel le Pharaon décide d’exterminer tous les premiers nés mâles. Les sages-femmes refusent.

« Lorsque vous accoucherez les femmes hébreues, vous examinerez les attributs du sexe ; si c’est un garçon, faites-le périr ; une fille, qu’elle vive. Mais les sages-femmes craignaient Dieu : elle ne firent point ce que leur avait le roi d’Egypte, elles laissèrent vivre les garçons ».

La foi en l’Eternel est l’une des grandes forces qui permet de se lever contre les tyrans de toutes sortes. Lorsqu’on doit rendre des comptes à l’Etre qui nous a donné l’être, les injonctions de tout dictateur, aussi puissant soit-il, paraissent bien petites. Pas étonnant que ce soit le patriarche des huguenots qui oppose la première fin de non-recevoir à Médard de Terralba.

Le côté droit de Médard répart, furieux, et voilà que bientôt, dans le pays, arrive un nouveau voyageur.

(A suivre dans la seconde moitié.)

Les traductions de la Bible sont celles du rabbinat, disponible sur sefarim.fr

Publié par Olivier F. Delasalle

Ecrivain. Cosmopolite enraciné. Gascon hébraïsant.

%d blogueurs aiment cette page :