Aventures israéliennes (1) : l’eau

Un dimanche d’août, à 14 heures, j’ai rendez-vous à la compagnie des eaux. Cela fait huit mois que nous avons emménagé dans notre nouvel appartement et nous n’avons toujours pas réussi à mettre le contrat à notre nom.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé : par téléphone (je n’ai jamais réussi à avoir quelqu’un), par l’appli (méandres infinis) ou par le site.

Avant les vacances, une amie a fini par intervenir et a réussi à avoir quelqu’un au téléphone qui lui a expliqué ce qu’on devait faire. J’ai fait les démarches avec le lien envoyé, j’ai ajouté des copies des différents documents nécessaires, je pensais que tout était en ordre.

Las ! Lorsque la nouvelle facture est arrivée, elle était toujours au nom de la propriétaire.

Cette fois j’ai décidé d’aller sur place. J’ai pris rendez-vous sur l’application, j’ai bien expliqué que j’avais mon passe vaccinal, et j’ai pu avoir un rendez-vous immédiatement, mais dans un immédiat quinze jours plus tard, vu que c’est le délai minimum.

Le jour J, je rassemble tous les documents que je peux imaginer. Je sais par avance qu’ils vont me demander tout un tas de papiers : je prends le contrat de location, la copie de la carte d’identité de la propriétaire, ma carte d’identité, celle de ma femme, la dernière facture avec le mauvais nom, et d’autres pièces dont je pense ne pas avoir besoin, mais sait-on jamais.

J’arrive dix minutes en avance. Le garde sort immédiatement :

— C’est pour ?
— J’ai rendez-vous à quatorze heures.
— C’est trop tôt.
Elle regarde sa montre.
— Ah non tu as raison, c’est presque l’heure.
Je montre mon passe sanitaire. Le QR code ne suffit pas. Je donne ma carte d’identité : elle regarde un long moment et puis c’est bon, je peux entrer.
On m’ouvre la porte blindée, et je vais au premier comptoir.
— C’est pour ?
— J’ai rendez-vous à quatorze heures.
— Attends un instant.
Elle passe un coup de fil avec son portable.
— Oui, bitoniau, ça va ? Dis moi c’est quoi le code ?
Elle tape un code sur l’ordinateur. Ça marche pas. Elle appelle quelqu’un d’autre.
— Oui, machine, ça va ? Dis-moi, c’est quoi le code ? Celui que bitoniau m’a donné marche pas.

Elle tape un autre code. L’ordinateur fonctionne à nouveau : elle imprime un numéro. Je suis guimel 53.
Je monte les marches jusqu’à la salle de réception. Une dizaine de guichets, des fauteuils en cuir confortable pour attendre. Trois guichets sont occupés. Sur la gauche, tout au fond, après une série de guichets fermés, un autre est ouvert. Il n’y a personne. J’attends une ou deux minutes. J’entends les autres clients qui parlent, et je comprends quelques mots ici ou là.
A un moment j’entends « numéro de fax » : je commence à avoir des sueurs froides. Israël est, avec le Japon, l’un des derniers pays à kiffer les fax. Toute administration qui se respecte doit avoir son fax, et doit nécessairement vous demander, à un moment ou à un autre, de leur envoyer quelque chose par fax.
Enfin c’est mon tour.
Je me rends au guichet du fond.
La préposée soupire déjà. Elle est flanquée, sur sa gauche, d’une stagiaire, qui a l’air tout autant saoulée d’être là que moi.
— C’est pour ?
— Je viens parce que je suis nouveau en ville et que je veux changer le nom sur le contrat.

Nouveau soupir. La préposée explique que la clim ne fonctionne pas. Depuis ce matin, il fait chaud. Je demande pourquoi la clim ne marche pas, elle dit qu’elle ne sait pas. Après deux minutes sur ce thème pour s’échauffer, on commence la paperasse.
Est-ce que j’ai le contrat ?
Bien sûr.
Et ma carte d’identité ?
Evidemment.
Et la deuxième personne sur le bail, c’est ma femme ?
Tout à fait.
Et est-ce que j’ai sa carte d’identité à elle ?
Assurément.
Et la carte d’identité de la propriétaire ? Vous l’avez ? Parce que sans ça, on ne peut rien faire.
Non, non, je l’ai.
Ah. Elle a presque l’air déçue.
Elle prend un formulaire et commence à remplir.
— Et le ipoui coah, est-ce que vous l’avez ?
— Le quoi ?
— Le ipoui coah. Vous avez pas le ipoui coah ?
Malheur, je n’ai pas le ipoui coah. On a enfin trouvé le papier qui me manquait et qui va bloquer dans le processus.
Elle m’explique ce que c’est ; je pige rien.
Elle réexplique, je pige toujours pas.
Elle demande à une collègue, comment on dit en anglais ? La collègue en sait rien, et puis en plus la clim marche pas.
Après cinq minutes de tâtonnement, je finis par comprendre que le ipoui coah est une sorte de pouvoir, que la propriétaire me donne l’autorisation de transférer le compte.
Immédiatement, deux questions surgissent :
1. qu’est-ce qu’on s’en fout?
2. non, vraiment, qu’est-ce qu’on s’en fout ?
De quel risque juridique est-ce censé protéger ? Du fait que quelqu’un viendrait vous piquer votre contrat d’eau pour payer à votre place ? Si il y avait quelqu’un de suffisamment stupide pour cela, je préfèrerais au contraire qu’il bénéficie d’une procédure simplifiée.
La préposée me dit : envoie un message à ta propriétaire et elle peut envoyer le ipoui koah par WhatsApp.
Formidable.
J’envoie le message.
La propriétaire ne répond pas. Cinq minutes passent, rien. Pour qu’un Israélien ne réponde pas en moins de cinq minutes sur WhatsApp, ça veut dire que soit elle dort, soit l’heure est grave.
La préposée me demande : elle a répondu.
— Non.
Une minute plus tard : elle a répondu ?
— Non.

Elle me dit : bon, je te donne le formulaire et quand elle te répond, tu reviens. Moi, je dois sortir, il fait trop chaud là.
Je vais m’asseoir dans la salle d’attente et j’appelle la propriétaire.
Elle me demande comment ça va, si j’ai passé de bonnes fêtes, où on a été à la synagogue, comment va la famille.
Après cinq minutes, je lui explique mon histoire de sipoui koah. Elle ne comprend pas. Il faut qu’elle fasse quoi ? Je lui réexplique. Elle me dit ok.
On raccroche.
Cinq minutes. Dix minutes. Rien.
Elle a pas dû comprendre.
Je rappelle. Je dis que je suis à la compagnie des eaux, que j’ai besoin du ipoui koach maintenant.
Elle dit ok.
Cinq minutes.
Toujours rien.
La préposée revient, je lui demande si elle peut parler à la propriétaire, parce qu’elle a pas compris.
Elle lui explique pendant cinq minutes ce qu’elle doit mettre dans le ipoui koach. Je repars dans la salle d’attente, la préposée repart en pause, elle me dit qu’une collègue s’occupera de moi.
Je reçois le message, deux collègues sont libres. Ca s’annonce bien. Ca fait déjà une demie heure que je suis là.
Un gars se pointe : on le fait passer devant moi. En fait, il était déjà là bien avant, lui aussi était perdu dans les histoires de sipoui koah et a dû partir chercher un papier.
Enfin, on me fait passer au guichet.
Nouvelle préposée, flanquée de deux stagiaires, une de chaque côté.
Elle me dit : c’est quoi votre numéro ?
Je dis 53.
Elle me dit non, c’est pas un numéro, vous avez pas de numéro ?
Je dis si, j’étais au guichet là-bas, ensuite j’ai fait une pause et maintenant je reviens pour finir.
Elle me dit : alors c’est quoi votre numéro ?
Je dis : eh ben c’est guimel 53
Et je lui donne le papier.
Elle regarde dans son ordinateur, qui doit dire que le ticket pour guimel 53 est déjà clos. Elle demande à sa collègue quoi faire, la collègue, qui a l’air d’être plus élevée dans la hiérarchie du bureau, dit il faut un autre numéro.
Je retourna à l’accueil, je demande un autre numéro. Cette fois je suis 222. Alors qu’il y a eu seulement deux gars qui sont entrés après moi.
Je repars au guichet, je donne mon numéro. La préposée le met de côté sans le regarder.
— Alors c’est pour ?
Je réexplique, je parlemente, j’argumente, j’ergote : enfin tout paraît clair. On approche du but. Je montre le message WhatsApp avec le sipoui koach.
Elle regarde. Ca ne va pas du tout. Mais alors pas du tout, du tout.
Je dis : mais votre collègue a expliqué à la propriétaire quoi faire !
Elle répond que ça n’est pas un message WhatsApp qu’il faut mais un texte sur papier libre avec copie de la carte d’identité, qu’elle peut envoyer, c’est vrai, par WhatsApp.
J’appelle la propriétaire, je lui explique. Elle dit qu’elle ne peut pas faire ça avant le soir.
Là, j’ai un gros coup de fatigue. L’après-midi est déjà foutue, mais il faudra en plus que je revienne, pour donner un papier totalement absurde.
Je parlemente à nouveau. J’explique que c’est trop compliqué, que je suis nouvel immigrant, que je parle pas bien, que tout ça c’est de l’hébreu pour moi. (La blague ne passe pas à la traduction).
Et là, vers quatorze heures quarante cinq, alors que je suis dans les lieux depuis déjà près d’une heure et que mon problème a déjà mobilisé près de dix personnes, se produit le miracle de la bureaucratie israélienne.
Israël a une bureaucratie similaire à celle de n’importe quelle autre pays. C’est lent, c’est tatillon, c’est souvent inutile et prise de tête. Autrement dit : c’est comme en France, c’est comme aux Etats Unis, c’est comme au Japon, et j’imagine que c’est comme dans tous les autres pays de la terre.
Mais il y a une grande différence : en Israël, le préposé est responsable. Il fait pratiquement ce qu’il veut. Et surtout il a du bon sens et il l’utilise.
En l’occurrence, le bon sens voulait que l’on procédât au transfert du contrat. Toutes les pièces étaient là, la seule manquante y était presque. Tout ce qu’il fallait, c’était un bureaucrate prêt à faire un effort supplémentaire.
Et elle le fit !

Elle prend mon téléphone, elle se connecte au site, et elle procède au transfert comme si c’était une demande électronique. En chemin, elle me demande comment prendre des photos, comment valider une demande (tout est en français sur mon téléphone) et ainsi de suite. Elle pianote, elle valide, elle envoie. Puis elle passe à son ordinateur, elle scanne, elle remplit des formulaires à tout va.
Je reçois des confirmations par SMS (deux), par email (quatre) et vingt minutes plus tard : voilà !
Je dis : c’est bon, tout est en ordre ?
Elle dit oui.
Je demande si je peux payer ma facture en cours.
Elle dit bien sûr.
Et avoir un reçu ?
Evidemment.
Je paye ; elle me donne le reçu.
Je regarde le nom à qui la facture est adressée : c’est le nom de la propriétaire !
Elle me dit oui : pour cette facture, j’ai rien pu faire. Mais la prochaine sera à ton nom et à celui de ta femme.
Je repars, épuisé, après une heure et demie de rendez-vous. Peut-être même que le contrat a été transféré.
Ou ça, ou j’ai signé pour un crédit révolving sans m’en rendre compte.
Splendeur et misère de la bureaucratie.

Epilogue : début novembre, je reçois une enveloppe frappée du logo de la compagnie des eaux. Une jolie facture, en bonne et due forme, à régler dans les quinze jours.
Une facture à mon nom.
Joie.

Image : Des greffiers à engager devant le tribunal, Tel Aviv, 1964. Wikipedia, archives nationales des Pays Bas.

Publié par Olivier F. Delasalle

Ecrivain. Cosmopolite enraciné. Gascon hébraïsant.

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