Littérature et intelligence artificielle

L’intelligence artificielle est déjà partout et on le sait à peine. Elle est derrière l’autocorrection de votre téléphone portable, elle est utilisée dans les moteurs de recherche, elle est même responsable de la liste des vidéos qu’on vous propose en lien avec ce que vous avez aimé.

Dans certains domaines elle est déjà là et on ne le sait pas encore, mais dans d’autres on pense qu’elle y est et elle en est bien loin. La reconnaissance des personnes dans les foules en est un exemple. La police chinoise fait par exemple croire qu’elle est capable de beaucoup plus, juste pour avoir un avantage psychologique sur les masses.*

Les possibilités sont énormes et le continent à explorer, immense.

Autrement dit : on commence à peine à s’amuser.

Le monde de la littérature n’est pas en reste. L’excellent Actualitté a publié récemment un article sur les inédits de Proust dans le domaine de la science fiction. Vous n’étiez pas au courant ? Lui non plus. Il s’agit en réalité d’une intelligence artificielle à qui Pierre-Carl Langlais a donné les œuvres de Marcel ainsi que de la Science Fiction, et à qui on a demandé de mélanger les deux à la manière de. Un pastiche donc, genre que l’auteur de la Recherche lui-même avait pratiqué.

Le résultat ?

Voici la première phrase : « Je vivais depuis plusieurs années sur la planète Mars et je me demandais à voir les vals; je me donnais la carte d’argent pour vouloir porter sur moi un poisson de voyage. »

Voire.

L’intelligence artificielle utilisée ici est la seconde version de l’intelligence artificielle open source de la société d’Elon Musk (GPT-2). Un énorme algorithme auquel on a donné à manger des millions de documents. Tout un chacun peut y avoir accès pour une somme assez modique.

L’auteur Alexandre Gefen, a par exemple obtenu un pastiche de Mallarmé :

En ce jour d’avril inattendu
Je goûte au plaisir du temps suspendu
De naître à quelque lieu de mai
Au cours de la tribu s’enroulant […]

La troisième version de l’IA semble beaucoup plus prometteuse (GPT-3, disponible depuis juin 2020). Alexander Doria a par exemple réussi à obtenir le plan d’un ouvrage (inédit) de Chateaubriand sur Guillaume le Taciturne qui donne presque envie de le lire :

« L’hiver de 1823 s’avançait dans les longs hivers du Nord ; l’hiver de 1823 était beau comme un nuage et comme une femme. Les flots étaient pareils à des miroirs et la mer ressemblait à un lac ».

Qui donne presque envie de le lire : tout est dans le mot presque.

On voit une certaine tendance se dessiner. C’est amusant, mais ça reste anecdotique. C’est soit du charabia soit d’une facture assez médiocre. L’écriture par des algorithmes, on n’y est pas encore, mais ça progresse. Et c’est dans cette questions spéculative que naît l’angoisse. Si ça continue à s’améliorer, qu’allons-nous, nous autres, pauvres auteurs, devenir ?

Le débat s’est invité sur le plateau de l’Institut des Libertés, dans une rencontre au sommet entre Charles Gave et Michel Onfray.

Onfray soutient que la technique a suivi la pente de la dématérialisation progressive de l’auteur. On écrit au calame, puis à la plume, puis on dicte, puis on tape sur un clavier virtuel, puis on dicte à un ordinateur. L’auteur devient de plus en plus léger, de plus en plus transparent, et finalement on pourra l’effacer complètement. Palimpseste virtuel complet : il n’y aura plus que des algorithmes écrivains écrivant. On pourrait ajouter que le lecteur suivra peut être le même mouvement : plus personne ne les lira, si ce n’est d’autres algorithmes qui évolueront de concert, créant ainsi une littérature d’algorithmes, pour algorithmes. On pourrait imaginer tout un écosystème l’entourant : critiques, émissions littéraires, blogueurs. Tout, sans le moindre humain pour venir gêner ! Pour reprendre l’expression de Victor Hugo : « ceci tuera cela ».

Charles Gave soutient l’avis opposé : pour lui, il y a un saut qualitatif que fait l’artiste qu’aucun algorithme ne pourra jamais reproduire. Pourquoi ? Parce qu’un algorithme n’est jamais qu’une grosse machine à calculer faite de zéros et de uns. Et on ne verra jamais une Game Boy faire du Mozart.

Apportons de l’eau au moulin de la création. En tant qu’écrivain je suis évidemment biaisé, mais, comme le dit toujours ma femme : on peut être biaisé et avoir quand même raison.

L’auteur en particulier, et l’artiste en général sont des créateurs : tout le monde s’accordera sur cet axiome.

Comme à notre habitude, nous allons explorer quelques langues étrangères pour voir comment on y pense l’acte créateur. A ce sujet, il existe un texte fondamental et fondateur dans notre tradition : la Bible. Quelle est l’ontologie de la création dans la langue biblique ?

On trouve trois mots pour en parler : bara, yetsira et assa.

Les commentaires nous expliquent que ce sont là les trois mouvements de la symphonie.

Bara, c’est le passage du néant à l’être. C’est ce qui fait advenir : c’est l’acte créateur dans son sens le plus noble. En français classique, on utilisait spécifiquement le verbe « susciter », ce qui signifie que quelque chose qui n’existait pas apparaît soudainement. Par exemple quelque chose suscite la colère : un état nouveau surgit du sein de la tranquillité de l’être.

C’est ce que les anciens appelaient « l’inspiration ». Ce que tout créateur connaît mais est bien incapable d’expliquer. A la question : d’où vous viennent vos idées, aucun écrivain, aucun musicien, aucun artiste ne saurait répondre. Il sait, au mieux, comment créer les circonstances pour que l’expérience se produise, au pire il en est le jouet. Mais en aucun cas il ne peut expliquer ce moment où l’étincelle arrive.

Yetsira, c’est la réorganisation de la matière déjà existante. C’est un mot qui est par exemple utilisé par le potier : c’est la phase du façonnage. Le potier ne créé pas la glaise qu’il utilise, mais il va lui donner une forme. Yetsira, c’est la transpiration après l’inspiration. C’est le moment où l’artiste devient artisan. Il s’enferme dans son atelier, et il va travailler, travailler, travailler à donner une forme à son élan premier.

Assa, c’est l’achèvement de la création. C’est la touche finale, ce qui amène la complétion. C’est la conclusion du travail. C’est le moment où on peut apposer sa signature.

Bara, yetsira, assa, c’est, appliqué au monde des lettres, créer, mettre en forme et achever.

Equipé de ce vocabulaire, on comprend aussitôt où se place l’intelligence artificielle. Elle est exclusivement dans la deuxième phase, au niveau de yetsira. Pourquoi ? Parce qu’il faut toujours au préalable lui donner à manger et lui demander de faire quelque chose. Elle n’est pas capable de l’acte initial de bara. Autrement dit : elle peut pasticher Proust, mais cela présuppose que Proust existe déjà !

L’intelligence artificielle ne saura jamais descendre en elle-même et créer quelque chose de complètement nouveau. Tout ce qu’elle saura faire sera de réorganiser, de remâcher, peut-être un jour brillamment, ce qu’on aura mis en elle au préalable.

La troisième phase, celle des finitions, lui est probablement accessible, même si elle a encore de gros progrès à faire. On voit comment elle peine à produire des textes achevés : il faut qu’un correcteur passe derrière, et, pour le dire aimablement, il a du boulot. Gageons que c’est l’une des marges de manœuvre possible : le correcteur aura probablement de moins en moins de travail.

Mais l’auteur ? Le vrai artiste, celui qui sait descendre dans les profondeurs de son être pour expérimenter ce moment divin de la création, où, en son sein, le « il n’y a pas encore » laisse place « au déjà là », lui n’est pas prêt de disparaître. Parce qu’il nécessite un accès à une sphère à laquelle la machine n’est pas connectée.

Ouf.

Sur le sujet de l’intelligence artificielle, je recommande la lecture du livre de Janelle Shane You look like a Robot and I love you. Son blog aiweirdness.com est un régal.

* Un article du New York Times de 2018 dit par exemple que la police chinoise prétend utiliser l’IA pour faire de la reconnaissance faciale dans les foules mais continue à employer des humains ! (cité dans le livre de Janelle Shane, p. 212).

Lien vers l’article d’Actualitté
https://actualitte.com/article/100188/reportages/marcel-proust-devenu-auteur-de-science-fiction

Entretien de Charles Gave et de Michel Onfray à l’Institut des Libertés
https://youtu.be/VRZm3_6GiaI

Image : Par Otto Wegener — http://www.parisdepeches.fr/1-Culture/128-75_Paris/297-pas_perdre_son_temps_avec_Proust.html, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=40891955

Publié par Olivier F. Delasalle

Ecrivain. Cosmopolite enraciné. Gascon hébraïsant.

%d blogueurs aiment cette page :