Ep. 7 : Des étoiles là-bas et des étoiles ici.

Chroniques du royaume de France en l’an deux mille vingt-et-un, par le sieur Olivier Bertrand de Saint Vallier, historiographe du royaume, abstracteur de quintessence publiciste.


La semaine commençait sous le signe de la lumière : celle du Cinéma. Outre-Atlantique, on fêtait le septième art. Les Américains nous enviaient les Césars, dont la dernière mouture avait été exceptionnelle, aussi avaient-ils décidés de faire mieux, c’est-à-dire pire. Des millionnaires endimanchés se réunirent afin de se rendre hommage les uns aux autres et de donner des leçons de morale au reste du monde.

En raison de la peste coronale, on ne donna pas le spectacle en son théâtre habituel. Il fallait des tables afin que le virus ne sautât point trop facilement d’un invité à l’autre. On se déplaça donc dans un autre hall de gare, près d’une station de métro.

Problème : l’endroit était plein de vagabonds. Solution : on les déplaça, avec un cœur plein de compassion, mais d’une main militaire, et, pour s’assurer qu’ils ne revinssent pas, on installa une série de barrières autour des lieux. Ainsi à l’abri dans ce théâtre fortifié, les étoiles du bois sacré allaient pouvoir répandre leur message de paix et d’amour.

Pour remercier les étoiles les plus en vues, l’Académie leur offrit des sacs bourrés de friandises à leur mesure. L’année passée, les manants s’étaient plaints que ces cadeaux étaient indécents. Cette année, on décida de réduire les frais et de penser covid et justice sociale. On réduisit la note de neuf pour cent, ce qui mettait le sac et ses présents à seulement deux cent cinq mille dollars.

Pour l’affreux Américain du midwest, qui avait voté Donald Trump et qui était pour la construction du mur à la frontière sud (ce que les étoiles refusaient avec force indignation) c’était le prix d’une petite maison. Mais pour l’étoile du bois sacré, c’était le cadeau gracieux qui contenait, entre autre : des masques N-99, des infusions de vitamines en intraveineuse, des bougies aux huiles essentiels, et, rara avis, une liposuccion, avec un chirurgien plastique de première bourre.

On cérémonia ; personne ne regarda.

On piailla : « est-ce que vous vous souvenez de la dernière fois qu’Hollywood vous a diverti ? » On chercha dans les tréfonds des recoins les plus obscurs des mémoires ; personne ne parvint à se rappeler du dernier film vraiment enthousiasmant qu’ils avaient vu.

Cela faisait au moins vingt ans que les films qui se hissaient jusque dans les enveloppes étaient inconnus du grand public. Personne ne les regardait, pas même la petite myriade de membres de l’Académie qui votaient pour eux. Ils ne voulaient pas laisser une œuvre d’art se mettre en travers de leur jugement : pour se faire une opinion, il leur suffisait de lire le résumé du film sur le petit boîtier qui leur avait été envoyé. On récompensa donc les films et leurs auteurs sur de vrais critères artistiques : couleur de peau, engagement politique et connaissance du dogme.

Pendant qu’à Hollywood on se fardait de paillettes et de vertu, en Ariège, un petit groupe émergea à la lumière du soleil.

Cela faisait quarante jours qu’ils jouaient à la caverne de Platon. Le projet Temps Lointain avait été créé au début du grand enfermement, afin de tester les réactions dans quatre milieux extrêmes, et, à ce titre, on avait choisi l’Ariège comme l’un d’entre eux.

Quarante jours dans une caverne à douze degrés et quatre-vingt-quinze pour cent d’humidité. Pas de lumière, si ce n’est celle fournie par des vélos. Deux heures de travail scientifique par jour et la nécessité de s’organiser et de vivre ensemble sans se taper dessus au bout de quarante-huit heures. La seule règle de départ ? Interdit de réveiller qui que ce soit. Les règles suivantes furent le fruit d’adaptations.

La grotte était divisée en trois espaces successifs : vie, sommeil et travail. Là on se rencontre, là on se repose, là on fait quelque chose de ses dix doigts. Il faudrait des mois pour traiter toutes les données, mais quelques conclusions étaient déjà évidentes. On observa par exemple que les cycles de chacun ne coïncidaient pas. Certains dormaient beaucoup, d’autres peu, ce qui avait une conséquence amusante. L’expérience avait duré quarante jours objectif, mais, pour certains, c’était le trente-et-unième, tandis que pour d’autres c’était le vingt-troisième.

Les quatorze ressortirent néanmoins le moment venu, un peu anxieux. Ils auraient bien voulu y rester quelques jours de plus. La réalité les rattrapa brutalement : dehors, il était question d’attentat et de confinement. Bienvenue dans le royaume en 2021.

La colère continuait à gronder dans le royaume. Cette fois, elle s’exprima par un court texte écrit par un ancien de l’armée, qui avait été publié, coïncidence inconsciente, le jour anniversaire de la tentative de coup d’état des généraux en Algérie.

En guise de préambule, il déclara sur les ondes : « la grande muette n’est pas aveugle ». Dans son texte, il décrivait le « délitement » que tous constataient. Il disait « les périls montent, la violence s’accroît de jour en jour. Qui aurait prédit il y a dix ans qu’un professeur serait un jour décapité à la sortie de son collège ? ».

Surtout, il mettait en garde contre l’inaction. Si rien n’était fait, on arriverait inéluctablement au stade où l’armée devrait intervenir. « Par contre, si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national. »

Et ça, personne ne l’espérait.

Personne ? En tous cas, certains factieux virent aussitôt de quoi faire leur miel. L’un d’eux, ancien porteur de roses de Mitterrand, se rêvait en président. Comme il avait bien compris la déperdition de poids des chefs d’état du royaume depuis soixante-dix ans, il avait voulu aller directement à l’étape finale et se proposait comme président hologramme. Il lut dans la dite tribune un appel à insurrection militaire. Lui qui avait fièrement rappelé que l’insurrection avait été un droit consacré par la constitution de 1793 trouvait soudain qu’il fallait s’en offusquer.

Personne ne s’en offusqua ; il piaillait dans le désert.

La tribune fut signée en quelques jours par « une vingtaine de généraux, une centaine de hauts-gradés et plus d’un millier d’autres militaires » et fut soutenue par cinquante-huit pour cent du peuple, qui trouvait enfin quelqu’un pour dire de quoi souffrait le pays. Le gouvernement, craignant qu’il fût dangereux de nommer les choses, chercha immédiatement à casser cela. On poursuivit une vingtaine de militaires en activité pour ne pas être resté muets. On communiqua des éléments de langage. Il fallait dire « généraux en retraite » et « sanctions ». On convoqua enfin le grand Charles pour rappeler qu’il n’aurait pas soutenu. Le grand Charles commençait à en avoir ras le képi qu’on le convoquât à tout bout de champ pour qu’il dise « non ».

Quelqu’un fit remarquer que la France avait une certaine expérience des militaires. Presque toutes les républiques avait été achevées par l’un d’eux. La première fut close par un général, la troisième fut déposée par un maréchal et la quatrième fut euthanasiée par un autre général. Autrement dit, la France, depuis deux siècles, changeait de régime en ressortant un roi ou un militaire : dialectique de la couronne et du képi.

La semaine se termina sous le signe des ténèbres : celle de l’espace, noir, profond, sidérant. Dans ce monde où tout était inversé, la lumière donnait peu de clarté et son absence permettait de voir loin.

Thomas, l’autre grand aventurier qui avait embarqué avec lui soixante-cinq millions de frères et sœurs, continuait son périple. Il envoyait des nouvelles chaque jour à sa grande famille afin qu’elle ne s’inquiétât pas trop. Il prenait des photos, il partageait son quotidien. Il captura une photo du royaume et piailla son bonheur de voir sa terre natale.

Vu de l’espace, le royaume était grand, il était beau ; il semblait s’ouvrir sur l’avenir.

Quelque chose bruissait dans l’âme française. Il y avait un désir d’ailleurs, un désir de dépassement, d’aucuns auraient dit un désir de grandeur. La peste coronale et l’enfermement qui en avait résulté avaient réduit les êtres à leurs corps. Il n’y avait plus que lui qui comptait. Il s’agissait de le préserver à tout prix. On avait séparé le bon grain essentiel de l’ivraie non-essentielle. Essentiel : manger, dormir, soigner. Non-essentiel : tout le reste. Prier, lire, écouter de la musique, aller au théâtre, au cinéma. Tout ce qui ouvrait à un au-delà de soi-même, tout ce qui invitait à l’intériorité. Il ne restait que le face-à-soi, enfermé chez soi.

A trop s’occuper du corps, on avait affamé l’âme. Voilà qu’elle revenait. Les églises se remplissaient, les livres se diffusaient, la musique abreuvait. Les grandes aventures étaient à nouveau en germes, qu’elles soient sous terre ou dans l’espace.

On commençait à parler réouverture. On avait le calendrier. Toute la question était désormais de savoir ce qu’on allait faire de cette liberté retrouvée.

(A suivre…)

Image : Par Anonyme — Camille Flammarion, L’Atmosphère: Météorologie Populaire (Paris, 1888), pp. 163., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=318054

Publié par Olivier F. Delasalle

Ecrivain. Cosmopolite enraciné. Gascon hébraïsant.

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