Ep. 2 : Du dragon rouge et de l’étoile bleue

Chroniques du royaume de France en l’an deux mille vingt-et-un. Semaine du 21 mars : du dragon rouge et de l’étoile bleue.


La quatrième semaine du mois de mars débuta par un de ces incidents diplomatiques dont les chancelleries ont le secret.

Voilà que son Excellence, l’ambassadeur du royaume du milieu, était un francophile énamouré qui avait appris le français en regardant des films d’Audiard.

Vexé par le pamphlet d’un jeune chercheur dont il ignorait jusque là l’existence, il traita celui-ci de « petite frappe », croyant qu’il s’agissait là d’un bon mot. Las ! Quel ne fut pas sa surprise de constater que le public français n’était point marri ! Tout ce que Paris comptait de piailleur ennuyé par une fin de semaine un peu morose depuis que le chancelier avait décrété l’enfermement, se relaya pour assurer le jeune homme de leur soutien.

La pomme de la discorde ? L’ambassadeur avait trouvé amusant de demander à une délégation sénatoriale de ne pas se rendre à Taiwan. Le jeune chercheur lui avait fait remarquer que ce n’était pas là son rôle. Quelques jours plus tard, il avait même eu le culot d’ajouter que les « parlementaires décident librement de leurs projets de déplacement et de leurs contacts ».

C’en était trop pour son Excellence, qui n’était pas coutumier des mœurs locales. Lui qui avait passé sa prime jeunesse à méditer au temple Shaolin se mit aussitôt à pratiquer le plus vif des Kung Fu piailleur.

« Troll idéologique », écrivit-il. « Hyène folle », « pseudo chercheur ».

Stupeur dans les chancelleries. On convoqua l’ambassadeur, qui ne se déplaça point car il n’avait pas trouvé son agenda.

On convoqua son excellence une seconde fois et dès lors, la réalité se sépara en deux.

On raconta en France, que le chef de la meute des loups combattants se rendit, la queue entre les pattes, au Quai d’Orsay, où il écouta le Sieur du Drian lui faire les remontrances nécessaires.

Parallèlement, la presse du du royaume du milieu se dépêcha d’écrire plusieurs articles pour dire leur version d’effet. On expliqua que point du tout : c’était son excellence qui s’était mise en colère, car la France allait contre la politique de l’unité de la Chine, et que le ministre des affaires étrangères savait maintenant à quoi s’en tenir. Son Excellence se félicita d’avoir ainsi renforcé les liens entre les deux pays. Il repartit en son palais de la rue Monsieur, et jura, un peu tard, qu’on l’y reprendrait très bientôt.

Pendant ce temps-là, dans le royaume des Israélites, on s’apprêtait à élire un nouveau premier ministre.

Le royaume de France avait les yeux tournés vers la terre sainte depuis fort longtemps, mais il avait fini par oublier pourquoi. Il avait, un temps, prétendu même le remplacer, et voilà qu’un peuple, que l’on croyait fossilisé, s’était relevé et avait retissé sa vie nationale. Le roi de France de l’époque avait trouvé cela scandaleux. De quel droit le peuple de la Bible revenait-il sur sa terre ? Depuis, la relation entre les deux royaumes évoluait comme une valse hésitante.

Et voilà que la peste coronale avait surgi. Tout avait changé. Le royaume hébreu avait distribué à toute sa population une panacée qu’il fallait ingurgiter en deux rations, et qui permettait le retour à la vie*. Le gouvernement de sa très hésitante Majesté essayait tant bien que mal de distribuer à ses sujets un succédané. Las ! Le royaume était six fois plus peuplé et les doses n’arrivaient pas.

Alors depuis quelques semaines, les gazettes relayaient les nouvelles de la terre du lait et du miel et l’on s’était mis à clamer, dans la terre du vin et du fromage, qu’il fallut faire la même chose. Pourquoi Jérusalem pouvait-elle ressusciter tout un pays et Paris, point ?

Arrivèrent alors les élections.

Les Israéliens les aimaient tellement qu’ils en avait organisé quatre en deux ans. Il s’agissait de choisir la composition de la nouvelle assemblée, de laquelle surgirait, on espérait, une coalition, des ministres et un égal parmi ses pairs.

Le jour du vote était chômé. Les parents, ravis, collèrent les enfants chez les grands-parents et partirent en ballade. Qui à la mer, qui en forêt, qui en canyon**. On vota également entre la glace et le falafel.

Le lendemain, surprise : il n’y avait toujours pas de coalition qui assurerait un peu de stabilité. On venait de poser la même question pour la quatrième fois consécutive : comment se faisait-il qu’on obtînt la même réponse ?

Personne ne mentionna la règle électorale. On avait installé un système à la Westminster, avec proportionnelle intégrale, qui nécessitait un consensus fort et des négociations habiles, dans un pays d’Israélites réfractaires qui n’aimaient rien moins qu’argumenter le soir au coin du feu. Cent générations de talmudistes s’étaient aguerries à l’art de la dialectique et s’étaient habituées à exister dans des débats non résolus, et voilà qu’on leur demandait de trancher ?

Les publicistes, impassibles, notèrent qu’on devrait probablement reposer la même question une cinquième fois, afin de s’assurer de la réponse.

Pendant que le royaume à l’étoile bleue faisait le compte de son assemblée, dans le royaume de France, l’enfermement s’organisait.

Après les bafouilles shabbatiques de l’attestation dérogatoire à laquelle même le gouvernement finit par déroger, on procéda à une nouvelle campagne pour expliquer aux manants ce qu’il était permis de faire et de ne pas faire.

Le manant était un peu illettré, c’est là son moindre défaut. Du haut de leur chaire, ces messieurs du gouvernement estimèrent qu’il serait prudent d’utiliser une langue simplifiée. Chaque phrase commencerait par le pronom personnel de la première personne du singulier, ce qui permettrait à chacun de bien s’enfoncer la phrase dans le crâne.

On expliqua qu’il existait deux espaces bien définis : dedans et dehors. Le manant commençait déjà à défaillir devant la pensée complexe du gouvernement.

Dedans, il fallait être aussi seul que possible, l’intériorité ne souffrant aucune concurrence. Dehors, tout était interdit, à moins que cela fût permis. La liste des permissions était maigre, mais la principale autorisait tous les déplacements, sans limitation de durée, du moment qu’ils avaient lieu dans un rayon de dix kilomètres. On se rua aussitôt sur les cartes, afin que chacun calculât où passait le cercle dont il était le centre unique.

Au milieu de la semaine, une dépêche terrible arriva de l’Empire germanique : Pâques y était annulé. Stupeur dans les travées ! On se rasséréna comme on pût : ce n’était pas dans notre bon royaume qu’une chose pareille fût possible***.

Le chancelier décréta, dans sa grande clémence, que Pâques ne serait pas annulé : les messes seraient dites. En revanche, les repas de famille ne pourraient avoir lieu : pas de rassemblement à domicile, aucune exception.

Alors, pour la première fois dans le royaume, les familles s’apprêtèrent à célébrer Pâques comme les Hébreux célébrèrent la première Pâque, alors qu’une dixième peste ravageait le pays d’Égypte : en famille, la porte close.

(à suivre…)

* C’est le slogan qui avait été choisi en hébreu.

** En hébreu, un canyon est un centre commercial.

*** L’impératrice germanique annula le décret et présenta même des excuses, après qu’on lui ait expliquée qu’elle n’était pas la souveraine pontife, et qu’elle ne pouvait pas annuler une fête comme ça.

Publié par Olivier F. Delasalle

Ecrivain. Cosmopolite enraciné. Gascon hébraïsant.

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