Faut-il être un homme pour traduire Homère ?

La polémique littéraire du moment concerne un poème intitulé The Hill We Climb (la colline que nous gravissons) de la poétesse américaine Amanda Gorman.

Son quart d’heure de gloire ? C’est le poème qui a été lu lors de l’inauguration de Joe Biden et de Kamala Harris, le 20 janvier 2021 devant le congrès de Washington.

La tradition date de Kennedy, qui avait invité le poète Robert Frost à lire un de ses poèmes. Le poète avait 86 ans et était déjà une grande célébrité. (1) C’est à lui que l’on doit certains verts devenus proverbiaux en anglais américain : good fences make good neighbors (« les bonnes clôtures font les bons voisins »), the road not traveled (la route qui n’a pas été empruntée), etc.

Autre poétesse de renom, Maya Angelou, dont l’autobiographie est un classique aux USA, avait lu un poème pour l’inauguration de Bill Clinton.

Entre les deux, quelques autres présidents ont eu leur poète, mais force est de reconnaître qu’ils n’ont pas la même notoriété. Combien de poètes star existent de toute façon à un moment donné dans un pays, fût-il de trois cent trente millions d’habitants ? D’où la tentation de se servir du poète pour faire passer un message supplémentaire.

L’administration Biden a donc choisi Gorman. Elle vient de Californie, c’est une femme, elle est jeune, afro-américaine, et elle a un CV impressionnant : elle représente les minorités qui réussissent, et, dans le sillage d’un été sous haute tension, c’est le symbole qu’a choisi la nouvelle administration.

Elle est présentée par BuzzFeed, la vox interneti, comme une poétesse, une vocal activist (une activiste dont la voix porte), la lauréate de nombreux prix et bourse, la créatrice d’une association intitulée One Pen One Page, l’auteur de quatre livres (dont un pour enfants), diplômée d’Harvard avec mention très bien. Elle a également une sœur jumelle et souffre d’un trouble cognitif auditif qu’on lui a diagnostiqué alors qu’elle était encore à la maternelle. En résumé, un CV en or pour une jeune femme qui a à peine vingt-trois ans. On hésite à parler de consécration pour quelqu’un d’aussi jeune, mais être choisie pour lire le jour d’une inauguration présidentielle est un événement.

Le jour dit, elle lut donc son poème, elle fut applaudit et ce fut la fin. Fin ? Pas tout a fait, car voilà qu’un mois après environ, elle refait surface dans la presse. La raison ? Son traducteur catalan a été remercié. Personne ne lui a donné de raison claire, mais Víctor Obiols explique : « On m’a dit que je ne convenais pas ».

L’événement se produit dans le sillage d’une autre histoire de traducteur remercié. Marieke Lucas Rijneveld, auteur et poétesse néerlandaise, avait finalement renoncé à traduire le recueil de poème de Gorman. La raison ? Un taux de mélanine jugé insuffisant, et une réaction à son choix qui l’a complètement déstabilisée. « Je suis choquée, écrit-elle, par le tollé entourant mon implication dans la diffusion du message d’Amanda Gorman et je comprends les gens qui se sentent blessés par le choix de Meulenhoff [son éditeur néerlandais, NdA] ».

Depuis ça tweete dans tous les sens et l’indignation bat son plein. D’un côté ceux qui s’offusquent qu’il faille un profil identitaire spécifique pour faire une traduction, de l’autre ceux qui disent que justement le poème est inséparable de l’identité de l’auteur.

Mais pendant ce temps là, il y a une chose dont on ne parle pas : c’est du poème lui-même.

Qu’en est-il ?

Long de cinquante-huit vers libres, il a pris près de six minutes à être lu.

L’avis n’engage évidemment que moi, mais disons que c’est un poème moyen. Pas extraordinaire, mais pas médiocre non plus. C’est un poème honnête d’une jeune femme de vingt-trois ans. Ce n’est pas du Rimbaud certes, mais ce n’est pas non plus à ranger dans la catégorie totalement incompréhensible d’une certaine poésie post-moderne. Il y a un propos, il y a un rythme, il y un peu de lyrisme.

Le propos est relativement mesuré. Il s’agit d’une évocation des remous politiques qu’ont vécu les Etats-Unis ces derniers temps. L’auteur garde l’espoir dans « une nation qui n’est pas brisée, tout juste inachevée ». Elle explique comment les Américains essayent de « composer un pays qui se soucie de toutes les cultures, couleurs, caractères, et conditions de l’homme ». Elle continue « et nous levons notre regard, non pas vers ce qui se trouve entre nous, mais vers ce qui se tient devant nous ».

Elle évoque ensuite les temps difficiles qu’a traversé l’Amérique : « nous avons vu une force qui était prête à détruire notre nation plutôt qu’à la partager », mais qui a été battue « même si la démocratie peut connaître des délais de façon périodique, elle ne peut pas être défaite de façon permanente […] ». Elle nomme la nouvelle période qui s’ouvre : « une ère de juste rédemption ». Et elle voit le chemin qui reste à parcourir : « laissons un derrière nous un pays meilleur que celui que l’on nous a laissé ».

Arrive alors le moment le plus lyrique du poème, sous la forme d’une anaphore qui évoque le discours de Martin Luther King Jr I have a dream : « nous nous lèverons des collines aux membres d’or de l’Ouest / Nous nous lèverons du Nord Est balayé par le vent, où nos pères ont mené en premier la révolution / Nous nous lèverons » etc.

Les derniers vers expliquent ce qu’il arrivera une fois que le peuple se sera levé des quatre coins du pays dans cette ère nouvelle : « notre peuple, divers et magnifique, émergera ». Et le poème de se conclure au conditionnel : « si nous sommes suffisamment brave pour le voir / Si nous sommes suffisamment brave pour l’être ».

Autrement dit : un nouveau jour se lève, rassemblons-nous et en-avant. Dans le sillage de Black Lives Matter et autres antifas, on aurait pu avoir un poème incendiaire, politiquement engagé, qui mette la moitié du pays en pétard. Dans le contexte de division que connaît actuellement la société américaine, ça n’aurait pas aidé. Or il n’en est rien. Le poème est assez neutre. On peut voir une allusion à la présidence Trump dans le passage sur la démocratie qui connaît des délais, à cause du recomptage des voix, mais c’est suffisamment vague pour évoquer tout autre difficulté que connaît toute démocratie à un moment ou à un autre.

En outre, il n’y a pas vraiment de vers qui puisse faire le buzz. Pas de passage accrocheur qui pourrait être découpé à l’emporte pièce pour faire des petits articles à clic, et indigner la droite (clic) ou satisfaire la gauche (clic). Un poème assez consensuel donc, ce qui est a double tranchant : il remplit sa fonction et contribue à rassembler, mais il va disparaître bien vite. Dommage quand on a eu l’occasion de lire son travail devant plus de trente millions de spectateurs.

Alors de là à ce qu’un éditeur ou un agent un peu zélé voit une opportunité à exploiter, il n’y a qu’un pas. La polémique est lancée, les clics fonctionnent à plein. Amanda Gorman devient enfin une star. Pour elle, ce sera peut-être un poids : maintenant qu’elle a la notoriété, elle va devoir confirmer son talent, ce qui est le pire ordre possible pour un artiste, quel que soit son médium. Souhaitons-lui de trouver un bureau avec une porte suffisamment épaisse pour qu’elle puisse continuer à travailler sans se laisser polluer par la cacophonie du monde. Pour une poétesse de vingt-trois ans, cela risque d’être difficile.

Mais sur le fond, que penser de cette idée ? Le traducteur catalan conclut :

« Si je ne peux pas traduire une poétesse car elle est une femme, jeune, noire, américaine du XXI e siècle, alors je ne peux pas non plus traduire Homère parce que je ne suis pas un Grec du VIII e siècle av. J.-C. ou je ne pourrais pas avoir traduit Shakespeare parce que je ne suis pas un Anglais du XVIe siècle ».

Mais en 2021, dire qu’il faut être une femme noire pour traduire une femme noire semble normal. Les anti-racistes sont devenus racistes. Époque renversée.


Sources

(1) Pour la petite histoire, Robert Frost avait composé une poème original pour l’occasion. Mais le soleil était trop fort et il n’avait pas pu le lire. Il avait improvisé en récitant un autre de ses poèmes, qu’il connaissait par cœur.

https://www.oprahmag.com/entertainment/a35268319/amanda-gorman-inauguration-poem-transcript/

https://ncte.org/blog/2020/03/robert-frost-inauguration-president-john-f-kennedy/

https://www.buzzfeed.com/amandaeedelman/amanda-gorman-facts

https://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2017/01/trumps-poetry-free-inauguration/513719/

https://www.lepoint.fr/monde/amanda-gorman-une-autrice-blanche-pour-la-traduire-polemique-aux-pays-bas-01-03-2021-2415900_24.php

https://www.lepoint.fr/livres/marieke-lucas-rijneveld-un-poeme-pour-toute-reponse-a-la-polemique-gorman-06-03-2021-2416628_37.php

https://www.lefigaro.fr/culture/juge-pas-adequat-le-traducteur-catalan-de-la-poetesse-amanda-gorman-recuse-20210316

https://www.latimes.com/entertainment-arts/business/story/2021-01-21/president-bidens-inauguration-ratings

Image : Chairman of the Joint Chiefs of Staff from Washington D.C, United States, CC BY 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by/2.0, via Wikimedia Commons

Les extraits du poème ont été traduits par mes soins. Ce n’est pas une traduction littéraire, et ne rend pas justice au texte, dont nous attendons maintenant la traduction française approuvée par l’auteur.

Publié par Olivier F. Delasalle

Ecrivain. Cosmopolite enraciné. Gascon hébraïsant.

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